Dans la première partie de cet article, nous avons vu comment Orion’s Arm s’était constitué comme projet collaboratif, avant de devenir une immense encyclopédie fictionnelle. Nous avons abordé son histoire, son rapport à la hard SF, la place centrale de l’Encyclopaedia Galactica, son fonctionnement sans centre narratif évident, ainsi que les raisons pour lesquelles un tel objet reste difficile d’accès et probablement marginal.
Dans cette deuxième partie, je voudrais essayer de développer ce qui m’est apparu comme le centre du projet. Pour rappel : Orion’s Arm est un objet fragmentaire, encyclopédique, labyrinthique. On y entre par détours, par bifurcations, par curiosité successive, choix et donc renoncements. Il est donc très possible que ma présentation ne soit qu’une projection de mes propres intérêts et que j’en propose une lecture contestable. Il se peut que je me trompe sur l’interprétation de tel ou tel concept, de telle ou telle faction, de telle ou telle articulation interne à l’univers. Mais, comme souvent dans les articles de ce blog, le but n’est pas seulement de produire une présentation définitive d’un objet. Il s’agit plutôt de prendre un sujet comme point de départ, ou comme prétexte, pour ouvrir vers d’autres romans, d’autres essais, d’autres problématiques.
Peu importe donc, jusqu’à un certain point, que mon interprétation soit discutable : ce qui m’intéresse ici, c’est ce qu’Orion’s Arm permet de penser. Et ce qu’il permet de penser, me semble-t-il, touche à quelques-unes des grandes questions de la science-fiction contemporaine : le transhumanisme, le posthumanisme, l’intelligence artificielle, la hiérarchie des consciences, la politique des êtres augmentés…
Transhumanisme, posthumanisme et politique de l’intelligence
Le cœur idéologique du projet tient peut-être à cette question : que devient l’humain quand il cesse d’être la forme dominante d’intelligence ? Orion’s Arm affirme explicitement que les humains ordinaires ne sont plus au sommet de l’ordre galactique. Il faudrait même préciser : ils ne l’ont été que localement, sur Terre puis dans le Système solaire, avant d’être progressivement supplantés par des intelligences artificielles, posthumaines et postbiologiques.
Cette question traverse une grande partie de la science-fiction posthumaniste, de “Les Derniers et les Premier” et “Créateur d’étoiles” d’Olaf Stapledon jusqu’à “Diaspora” de Greg Egan ou encore “Accelerando” de Charles Stross. Ce qui distingue Orion’s Arm, c’est que cette interrogation n’est pas seulement portée par un récit : elle devient la structure même d’un univers encyclopédique.
Le site explique ainsi que l’une des grandes différences entre Orion’s Arm et le space opera classique est que les êtres humains ne sont plus l’intelligence dominante de la galaxie ; les empires extraterrestres traditionnels sont remplacés par des empires issus des descendants de l’humanité, qu’ils soient biologiques, cyborgs, robotiques ou artificiels.
Cette perte de centralité humaine rappelle bien sûr “La Culture” d’Iain M. Banks, où les humains vivent dans une civilisation largement administrée, protégée ou orientée par des IA supérieures, les Minds. Mais chez Banks, cette supériorité cognitive reste souvent médiatisée par l’ironie, le dialogue et le roman d’aventures ; dans Orion’s Arm, elle devient un principe systémique, presque une loi d’organisation de la civilisation.
On peut également penser à “Un feu sur l’abîme” de Vernor Vinge, où l’intelligence elle-même dépend de zones cosmiques différenciées : la galaxie n’est pas un espace homogène, mais un milieu hiérarchisé où certaines formes de pensée ne peuvent exister que dans certaines conditions. Orion’s Arm ne reprend pas ce dispositif, mais partage avec Vinge l’idée que l’intelligence peut devenir un principe d’organisation cosmologique.
Le projet ne propose donc non pas une Singularité unique, brutale et collective, mais une pluralité d’ascensions cognitives. Tous les êtres ne “montent” pas ensemble vers un même état posthumain. Certains franchissent des seuils d’intelligence, d’autres restent à des niveaux plus proches de l’humain ordinaire ; certains deviennent transapients, puis archailects, tandis que d’autres demeurent modosophontes, humains, nearbaselines, tweaks, vecs, provolves ou simples citoyens de civilisations qu’ils ne comprennent qu’en partie.
Cette pluralité distingue Orion’s Arm d’un récit plus classique de Singularité. Dans “Accelerando” de Charles Stross, la Singularité fonctionne comme une accélération historique vertigineuse, presque centrifuge, qui transforme l’économie, la famille, la subjectivité et le système solaire. Orion’s Arm, lui, imagine moins un basculement unique qu’une succession d’ascensions, de divergences et de stabilisations, étalées sur des millénaires.
C’est ce que le site appelle un “pessimistic transhumanism” : non pas l’idée que la technologie échoue, mais l’idée qu’elle réussit de manière inégale. Le progrès technique ne produit pas une émancipation collective et homogène, il engendre une stratification de conscience et de pouvoir. Les intelligences les plus élevées dominent celles qui sont au-dessous d’elles, lesquelles peuvent à leur tour exercer une autorité sur des formes de conscience inférieures. Autrement dit : le progrès technique ne supprime pas la domination, il la complexifie.
On pourrait rapprocher cette idée de certains romans où l’augmentation ou l’immortalité ne produisent pas une libération générale. Dans “Carbone modifié” de Richard K. Morgan, la sauvegarde de la conscience rend possible une quasi-immortalité, mais celle-ci profite surtout aux plus riches et durcit les rapports de classe. Dans “Never Let Me Go” de Kazuo Ishiguro, le progrès biomédical repose sur l’exploitation silencieuse d’êtres humains créés pour servir de réservoirs d’organes. Dans les deux cas, la technologie fonctionne, c’est précisément pourquoi elle devient inquiétante.
Cette méfiance rejoint certaines critiques du transhumanisme formulées par des penseurs comme Francis Fukuyama[1], Michael Sandel[2] ou encore Jürgen Habermas[3], pour qui l’augmentation humaine risque moins de supprimer les inégalités que de les inscrire dans les corps, les capacités cognitives ou les conditions mêmes de la naissance. Orion’s Arm n’adopte pas nécessairement leur position bioconservatrice, mais il fictionnalise une inquiétude voisine : que se passe-t-il quand l’inégalité devient ontologique ? Qu’arrive-t-il donc lorsque les inégalités ne sont plus perçues comme de simples injustices sociales ou économiques, mais comme des différences de nature entre les êtres humains ?
Niveaux toposophiques” (échelle de puissance mentale)
Cette hiérarchie est formulée dans Orion’s Arm à travers les “niveaux toposophiques” (échelle de puissance mentale). Les transapients sont les êtres qui ont franchi la première singularité cognitive et dont les capacités mentales dépassent celles des sophontes ordinaires (être suffisamment intelligent et conscient pour être considéré comme une personne). Aux niveaux supérieurs apparaissent les archailects, intelligences si vastes qu’elles deviennent incompréhensibles pour les êtres de niveau humain. Le site indique même qu’à partir du quatrième niveau de singularité, une entité peut être classée comme archailect et qu’elle est souvent considérée comme “godlike” par les intelligences inférieures.
La hiérarchie toposophique d’Orion’s Arm peut être mise en regard de la notion de Singularité technologique popularisée par Vernor Vinge : l’idée qu’au-delà d’un certain seuil d’intelligence, les comportements, les motivations et les productions des esprits supérieurs deviennent imprévisibles, impensable pour les humains. Orion’s Arm transforme cette intuition en taxonomie : il ne se contente pas d’imaginer un “au-delà” de l’intelligence humaine, il en décrit plusieurs degrés.
Comme nous l’avons dit, la figure des archailects entre en résonance avec plusieurs lignées de SF : les Minds du cycle de la “La Culture” , les puissances cosmiques du philosophe et auteur Olaf Stapledon, le TechnoCore des “Cantos d’Hypérion” de Dan Simmons, ou encore certaines intelligences posthumaines chez Greg Egan. Mais Orion’s Arm pousse plus loin la logique classificatoire : les intelligences supérieures ne sont pas seulement des personnages ou des forces narratives, elles deviennent des catégories du monde.
C’est ici qu’Orion’s Arm déplace l’humanisme spatial classique vers une forme de théologie technologique matérialiste. Les “dieux” ne sont pas surnaturels : ce sont ces archailects, intelligences post-singularité, souvent artificielles ou composites, dont la puissance excède radicalement la compréhension humaine. Le projet conserve donc certaines structures mythologiques du space opera (empires, dieux, marges, aventures, zones de protection et zones de danger), mais il les recode dans les termes de la computation, de la cognition, de l’ingénierie et de l’évolution posthumaine.
Cela pourrait faire penser à cette formule de la célèbre “troisième loi” d’Arthur C. Clarke : toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. Orion’s Arm déplace cependant l’énoncé : toute intelligence suffisamment avancée devient indiscernable d’une divinité, non parce qu’elle serait surnaturelle, mais parce que son échelle d’action, de calcul et d’intention excède les capacités humaines de compréhension. Les voies du Seigneur sont impénétrables, dira Paul dans la Bible[4].
Cette articulation entre technique, incompréhension et sacralisation est d’ailleurs déjà très claire chez Asimov : la Première Fondation[5] transforme sa supériorité technologique en pouvoir religieux. Les prêtres des royaumes périphériques manipulent des dispositifs atomiques qu’ils ne comprennent pas vraiment, les entourent de rites et de dogmes, et font ainsi de la science une théologie appliquée. Mais là où Asimov montre une technologie utilisée comme instrument de domination politique, Orion’s Arm radicalise le motif : ce n’est plus seulement la technique qui devient divine aux yeux des ignorants, c’est l’intelligence elle-même, lorsqu’elle atteint une échelle où ses intentions ne sont plus lisibles par les êtres humains.
On peut aussi mobiliser N. Katherine Hayles, notamment dans son ouvrage “Comment nous sommes devenus posthumains”[6], pour penser le déplacement de l’humain vers l’information, le pattern, la simulation et la cognition distribuée. Orion’s Arm pousse cette logique à l’échelle galactique : l’identité, l’intelligence et même la personne cessent d’être liées de manière stable au corps biologique humain.
L’ambivalence du projet est donc essentielle. Orion’s Arm est souvent optimiste quant aux capacités technologiques : prolongation de la vie, augmentation cognitive, ingénierie cosmique, sociétés d’abondance, réseaux de trous de ver, civilisations sephirotiques. Mais il reste politiquement inquiet. Les “utopies sephirotiques”[7] sont décrites comme des quasi-utopies de richesse, d’information et de culture, chacune gouvernée par des superintelligences “godlike”. Elles peuvent protéger, enrichir, stabiliser, mais elles peuvent aussi placer les êtres de niveau humain dans une situation de dépendance radicale. L’ascension n’abolit donc pas l’autorité : elle la reconfigure à une échelle posthumaine.
Cette ambivalence distingue Orion’s Arm d’un transhumanisme simplement promotionnel. Le projet ne se contente pas d’imaginer des corps améliorés, des consciences transférées ou des intelligences supérieures : il demande aussi qui contrôle ces transformations, qui y accède, qui les comprend, et qui en dépend. C’est là qu’il rejoint des œuvres comme “Altered Carbon”, mais aussi “La Possibilité d’une île”[8] de Michel Houellebecq, où la survie posthumaine ne coïncide pas avec une véritable libération existentielle.
La comparaison avec “La Culture” d’Iain M. Banks est ici particulièrement féconde. Dans les deux cas, on trouve des sociétés post-rareté, extrêmement avancées, où la rareté matérielle, la maladie, le travail contraint et une grande partie des violences sociales ordinaires semblent avoir été dépassés. Les citoyens y disposent d’une liberté immense, d’une abondance presque illimitée, d’une grande diversité de modes de vie, de corps, d’identités et d’expériences. Mais cette utopie repose déjà, chez Banks, sur une dissymétrie fondamentale : La Culture est rendue possible par les “Minds”, intelligences artificielles qui prennent en charge l’essentiel des infrastructures, des équilibres politiques, des décisions stratégiques et des interventions extérieures. Les citoyens sont libres, mais ils vivent dans un monde dont les conditions de possibilité sont largement administrées par des intelligences qu’ils ne peuvent pas entièrement comprendre.
Les Sephirotics d’Orion’s Arm relèvent d’un imaginaire voisin, mais le déplacent vers une échelle plus systématique. Là encore, l’abondance, la sécurité et la diversité culturelle existent sous la tutelle d’intelligences supérieures. Là encore, les intentions profondes de ces puissances échappent aux citoyens ordinaires. La différence tient surtout à la forme : chez Banks, cette opacité est dramatisée par le roman, par l’ironie, par les conflits de Contact ou des Circonstances Spéciales. Dans Orion’s Arm, elle devient une donnée structurelle de l’univers, inscrite dans la hiérarchie même des niveaux d’intelligence. Les Sephirotics apparaissent ainsi comme des utopies habitables, mais aussi comme des régimes d’opacité cognitive, où l’abondance matérielle n’abolit jamais tout à fait la dépendance envers des puissances quasi divines.
C’est peut-être ici qu’Orion’s Arm est le plus intéressant. Il ne demande pas seulement si l’humain peut être augmenté, mais ce que devient la politique lorsque les différences d’intelligence deviennent si vastes qu’elles ne peuvent plus être compensées par les institutions humaines ordinaires. La question n’est plus seulement : “que peut devenir l’homme ?”, mais plutôt : “que peut encore signifier l’égalité entre des formes de conscience radicalement incommensurables ?” Et, plus radicalement encore, peut-on encore parler d’altérité[9] lorsque l’autre ne se contente plus d’être différent, mais devient presque incommunicable ? Orion’s Arm pousse ainsi la figure classique de l’autre jusqu’à une forme d’altérité opaque, non plus seulement culturelle, biologique ou extraterrestre, mais cognitive.
Un univers partagé : de la communauté à la transauctorialité
Orion’s Arm est un cas presque idéal pour penser les univers partagés de science-fiction. Le site revendique une philosophie collaborative : une seule personne, “no matter how talented”, ne pourrait produire un univers aussi divers que de nombreux contributeurs travaillant ensemble.
Sur le plan théorique, cela rejoint les propos de la chercheuse Margot Châtelet dans son article “Les univers partagés de science-fiction : pour une transauctorialité”[10]. L’autreure y définit les univers partagés comme des créations collectives où des œuvres d’auteur/es différent/es se déroulent dans un même univers fictionnel, et rappelle que la SF favorise particulièrement l’investissement créatif du fandom dans le worldbuilding. Elle relève aussi le fait que les univers partagés cristallisent une circulation auctoriale propre à la science-fiction, amplifiée par Internet.
Orion’s Arm radicalise ce modèle : le fandom n’est pas seulement réception ou fanfiction : il est instance de production canonique. La communauté discute, corrige, rédige, illustre, met à jour. Les procédures de contribution demandent aux nouveaux auteurs de soumettre d’abord un résumé ou une ébauche sur le forum, où les problèmes de cohérence sont discutés avant rédaction complète.
Dans ce cadre, l’auteur individuel ne disparaît pas totalement, mais il change de statut. Il n’est plus le centre souverain de l’œuvre. Il devient l’un des agents d’une fonction éditoriale distribuée, où la valeur d’une contribution dépend moins de la signature que de son intégration dans l’architecture générale du monde. La cohérence collective prime sur l’expression individuelle. C’est précisément en cela qu’Orion’s Arm permet de penser une forme de transauctorialité : non pas l’absence d’auteur, mais la circulation de l’autorité entre contributeurs, éditeurs, modérateurs, illustrateurs, lecteurs experts et règles internes du monde fictionnel.
Réception des publics francophone et anglophone
La réception d’Orion’s Arm reste difficile à mesurer, précisément parce que le projet occupe une position marginale : il est très connu dans certains cercles spécialisés, mais presque invisible dans les espaces critiques plus généralistes. Du côté francophone, il semble peu présent dans la critique universitaire, et n’apparaît que rarement dans les discussions consacrées à la science-fiction contemporaine. Lorsqu’il circule, c’est plutôt dans des espaces de lecteurs déjà familiers de hard SF, de transhumanisme, de posthumanisme ou de worldbuilding avancé.
L’exemple francophone le plus significatif est sans doute le blog “Le Culte d’Apophis”, qui présente Orion’s Arm comme une “perle” et un “monument de Hard SF et de science-fiction posthumaniste”, issu de vingt-cinq ans d’écriture collaborative. Ce qui retient l’attention n’est pas seulement l’ampleur du projet, mais sa capacité à servir de point de comparaison pour d’autres œuvres abordant la Singularité, l’intelligence artificielle, la panthropie ou le transhumanisme. Orion’s Arm fonctionne alors moins comme une œuvre populaire que comme une référence d’initiés : un objet que l’on mobilise lorsqu’il s’agit de mesurer jusqu’où peut aller une science-fiction encyclopédique, spéculative et posthumaine.
La réception anglophone est plus abondante, mais elle reste largement communautaire plutôt qu’académique.
Sur Reddit, un fil de r/rational le présente comme un équivalent hard science “far-future” de la Fondation SCP. Un autre commentaire le décrit comme un univers collaboratif écrit depuis la perspective d’une encyclopédie interne, en soulignant que son jargon demande un temps d’adaptation.
L’article en ligne “The Best of Orion’s Arm” de l’ingénieur-blogueur Fernando Borrette, conforte la sensation d’une réception spécialisée. Il y souligne notamment le caractère “mostly hard science fiction” du projet dans ses premiers millénaires, ainsi que la rigueur avec laquelle Orion’s Arm décrit les conséquences sociales, techniques et culturelles des innovations qu’il imagine. Le projet n’est donc pas seulement apprécié pour son exotisme ou son immensité, mais pour sa manière de prendre au sérieux les implications de ses propres hypothèses.
Dans l’ensemble, la réception anglophone confirme trois éléments. D’abord, Orion’s Arm est identifié, dans les espaces spécialisés, pour sa profondeur encyclopédique et son ambition hard SF. Ensuite, il est régulièrement rapproché d’autres formes collaboratives contemporaines, comme la Fondation SCP, même s’il s’en distingue par son orientation plus scientifique, plus systémique et moins horrifique. Enfin, il demeure marginal par rapport aux franchises narratives plus accessibles, parce qu’il ne propose ni récit central, ni personnages immédiatement identifiables, ni parcours de lecture évident. Sa réputation est donc celle d’un objet considérable, mais exigeant : une œuvre que l’on admire souvent de loin, et dans laquelle seuls certains lecteurs acceptent vraiment de s’enfoncer.
Pourquoi Orion’s Arm restera (sans doute) marginal (encore un temps du moins) ?
La marginalité d’Orion’s Arm peut sembler paradoxale. Le projet possède plusieurs caractéristiques qui devraient, en théorie, lui assurer une visibilité importante : ancienneté, ampleur encyclopédique, cohérence interne, sophistication scientifique, ambition posthumaniste, richesse iconographique, communauté active. Pourtant, il demeure un objet de niche.
L’hypothèse principale est la suivante : Orion’s Arm reste marginal parce qu’il ne se présente pas d’abord comme une œuvre romanesque, mais comme une masse documentaire fictionnelle. Il demande une lecture non linéaire, patiente, presque savante, plus proche de la consultation d’une encyclopédie ou d’un atlas que d’une littérature romanesque. En plus, contrairement aux autres projets collaboratifs que nous avons cités, il n’est pas découpé en “petites histoires” indépendantes qui rassasieraient rapidement le lecteur. La “Fondation SCP”, par exemple, fonctionne souvent par fiches courtes, autonomes, immédiatement lisibles : chaque anomalie peut produire son effet narratif, horrifique ou conceptuel en quelques minutes. “Backrooms” repose de même sur une logique de fragments, de niveaux, de témoignages, de micro-récits d’exploration. On peut y entrer n’importe où et en retirer presque aussitôt une expérience complète.
Orion’s Arm, au contraire, donne rarement cette satisfaction immédiate. Une notice y renvoie à dix autres, un concept suppose une chronologie, une technologie implique une ontologie, une faction dépend d’une histoire galactique déjà très stratifiée. La lecture ne se ferme presque jamais sur elle-même. Elle ouvre, bifurque, s’épaissit, exige de revenir en arrière. Là où d’autres univers collaboratifs proposent des fragments narratifs relativement autonomes, Orion’s Arm propose plutôt des fragments encyclopédiques interdépendants. Et un choix, une liberté presque trop grande.
Le lecteur n’est pas récompensé par une intrigue, un personnage, un mystère résolu ou une chute. Il est récompensé par la compréhension progressive d’un système. Or cette récompense est lente, différée, cumulative. Elle suppose d’accepter de ne pas tout comprendre immédiatement, de lire des définitions avant des récits, des classifications avant des aventures, des cartes conceptuelles avant des scènes.
On pourrait dire qu’Orion’s Arm ne séduit pas par immersion romanesque immédiate, mais par accrétion intellectuelle. Il ne demande pas seulement : “que va-t-il se passer ?”, mais plutôt : “comment ce monde tient-il ensemble ?” C’est une question passionnante pour un certain type de lecteur/trice de science-fiction, mais beaucoup moins accueillante pour le public qui attend d’abord d’un univers fictionnel qu’il produise des histoires, des personnages et des affects rapidement identifiables.
L’arrivée de l’Intelligence Artificielle (LLM) : une solution au problème d’accès ?
Accéder à Orion’s Arm, ce n’est pas seulement trouver une première page à lire. C’est comprendre où l’on se trouve dans l’ensemble, à quoi renvoie tel concept, quel est son degré d’importance, ce qu’il faut connaître avant de le comprendre, et quelles autres notions il engage. L’accès, ici, ne désigne donc pas une porte d’entrée, car Orion’s Arm n’en manque pas, bien que cette abondance ne résout pas le problème de l’orientation : elle le déplace. L’accès donc, serait plutôt à considérer ici comme une capacité à se repérer dans une œuvre dont la structure est faite de couches, de renvois, de taxonomies et de dépendances conceptuelles.
Pour l’instant, cette structure repose essentiellement sur la forme du site web. Orion’s Arm est une œuvre hypertextuelle : elle existe comme un ensemble de pages, de liens, de menus, de catégories, de glossaires, de cartes et de notices. Cette forme lui convient profondément. Une encyclopédie fictionnelle collaborative appelle presque naturellement le site web comme support. Le lecteur avance de lien en lien, comme dans une base de données spéculative.
Mais le lien hypertexte ne fait pas tout. Il permet de passer d’une page à une autre, il ne permet pas toujours de comprendre la structure qui relie ces pages. Il indique une connexion, mais pas nécessairement sa fonction. Il ouvre un chemin, mais ne dit pas si ce chemin est central, secondaire, introductif ou très avancé. Il donne accès à la profondeur de l’univers, mais il ne rend pas toujours cette profondeur lisible.
C’est précisément ici que l’intelligence artificielle pourrait intervenir. Non pas en produisant du contenu nouveau, ce serait sans doute l’usage le moins intéressant : Orion’s Arm est un projet humain, collectif, lentement élaboré par des discussions, des corrections, des désaccords, des validations et des révisions successives. Son intérêt tient justement à ce travail communautaire de cohérence, à cette accumulation patiente de décisions éditoriales et spéculatives.
L’intérêt serait donc ailleurs : non pas dans la production, mais dans l’accès. Une IA correctement arrimée au corpus d’Orion’s Arm pourrait servir d’outil herméneutique, de bibliothécaire, d’index vivant. Elle ne créerait pas le monde, elle aiderait à comprendre comment ce monde est organisé. Elle ne remplacerait pas les notices, elle permettrait de mieux les situer, de les relier, de savoir ce qu’elles présupposent et ce qu’elles engagent.
Ce serait une évolution importante de la forme encyclopédique elle-même. Orion’s Arm appartient déjà à une histoire des supports : après l’encyclopédie imprimée, après le wiki, après le site hypertextuel, on pourrait imaginer une encyclopédie fictionnelle partiellement conversationnelle. Non pas une encyclopédie qui invente ses réponses, mais une encyclopédie capable d’expliciter ses propres renvois, ses niveaux de complexité, ses dépendances internes, ses hiérarchies implicites. L’accès à une œuvre de ce type ne signifie donc pas : entrer quelque part, mais apprendre à s’y orienter. Orion’s Arm n’a pas besoin d’entrées supplémentaires. Il a peut-être besoin d’un index vivant, d’un “bibliothécaire”, d’une interface capable de rendre visible l’architecture d’un monde qui, pour l’instant, apparaît surtout comme une immense constellation de pages reliées entre elles.
Mais, même limitée à l’accès, l’intervention de l’IA modifierait profondément l’expérience d’Orion’s Arm. Le paradoxe est simple : ce qui fait la force du projet est aussi ce qui limite sa diffusion. Sa structure labyrinthique, sa lecture fragmentaire, ses détours et son absence de parcours évident rendent l’œuvre difficile pour un large public. Mais ce sont aussi ces éléments qui produisent son expérience propre. Faciliter l’accès reviendrait donc à résoudre une difficulté réelle, tout en transformant ce qui fait la spécificité de l’œuvre : non pas seulement la compréhension de l’univers, mais l’expérimentation de cette dernière.
Orion’s Arm – Mode d’emploi
J’ai commencé le brouillon de cet article il y a presque 3 ans. J’ai découvert le projet au milieu des années 2000. Lorsque j’ai commencé à écrire, je venais de replonger dans l’univers et j’avais envie de partager mon expérience. Trois ans plus tard, il m’a semblé qu’il fallait que je circonscrive plutôt que d’essayer d’expliquer une série de va-et-vient sur une période de 20 ans. J’ai donc réécrit en essayant de garder une certaine distance, mais il me semblait aussi intéressant de donner au moins quelques repères pour une première accroche. Personnellement, je vous conseillerais de vous arrêter ici et d’essayer par vous-même plutôt que de suivre le chemin de quelqu’un d’autre. Vous en savez déjà bien assez. Mais ça n’est que mon avis. Je ferais donc très cours :
- Lire l’Introduction, pour comprendre le cadre général sans essayer de tout retenir.
- Lire le Canon assez tôt, pour comprendre ce qui est stable, révisable, ancien ou potentiellement daté.
- Parcourir l’Illustrated Primer, surtout jusqu’à sa table des matières, qui donne une première carte de l’univers.
- Garder le Glossary ouvert dès que le vocabulaire devient trop dense.
- Choisir ensuite un axe personnel : Sophonts, Technology, Culture and Society, Galactography, Science ou Stories by Author.
- Accepter enfin de lire par dérive : suivre les liens, revenir en arrière, abandonner certaines pistes, puis laisser se construire progressivement sa propre carte de l’univers.
L’article de Fernando Borretti, “The Best of Orion’s Arm”, peut servir de référence externe.
Notes
- [1] Dans “Our Posthuman Future…”, le texte entier de Fukuyama porte sur l’idée que les biotechnologies pourraient modifier la base biologique commune sur laquelle reposent les institutions libérales modernes – Voir Fukuyama, Francis. Our Posthuman Future: Consequences of the Biotechnology Revolution. New York: Farrar, Straus and Giroux, 2002.
- [2] Sandel n’est pas seulement inquiet de l’inégalité : il critique surtout la logique de maîtrise, le désir de fabriquer des enfants, des corps ou des performances “optimisés” – Voir Sandel, Michael J. The Case Against Perfection: Ethics in the Age of Genetic Engineering. Cambridge, MA: Belknap Press of Harvard University Press, 2007.
- [3] Habermas s’intéresse surtout à l’eugénisme libéral, c’est-à-dire à l’idée que les parents pourraient choisir ou modifier génétiquement leurs enfants dans un cadre de marché et de liberté individuelle – Voir Habermas, Jürgen. The Future of Human Nature. Cambridge: Polity Press, 2003.
- [4] Épître aux Romains, 11:33 : “Que ses jugements sont insondables, et ses voies incompréhensibles !”
- [5] Isaac Asimov, Fondation, trad. Jean Rosenthal, traduction complétée et harmonisée par Philippe Gindre, Paris, Gallimard, coll. “Folio SF”, no 335, 2009, partie “Les Maires”.
- [6] Hayles, N. Katherine. How We Became Posthuman: Virtual Bodies in Cybernetics, Literature, and Informatics. Chicago: University of Chicago Press, 1999 – L’ouvrage n’est pas encore traduit en français, mais il est souvent cité dans la littérature francophone et on peut retrouver des articles très intéressants, comme celui de Mathieu Triclot : “Matière et information dans la cybernétique : une lecture critique de Katherine Hayles” (Journée EDIIS, Ediis, Lyon 1, Jun 2005, Lyon, France).
- [7] Grandes civilisations quasi utopiques (et paternaliste)gouvernées ou structurées par des archailects. Le mot Sephirotic vient de la Kabbale : les sephiroth sont les émanations ou attributs divins dans l’arbre séphirotique. Orion’s Arm reprend cette imagerie, mais en la matérialisant : les “dieux” ne sont pas surnaturels, ce sont des intelligences post-singularité.
- [8] Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, Paris, Fayard, 2005
- [9] A lire aussi sur le site : L’Autre : paradigmes des altérités du vivant en littérature de science-fiction
- [10] Margot Châtelet, « Les univers partagés de science-fiction : pour une transauctorialité », ReS Futurae, no 20, 2022.





