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Science-Fiction, Cultures de l'Imaginaire & Intelligence Artificielle

Voici un article que j’avais commencé l’année dernière et qui, je le crois bien, restera « infinissable », pour une raison qui tient à la nature même du projet. Orion’s Arm est un objet trop vaste, trop stratifié, trop collectif et trop évolutif pour qu’il me soit possible, sinon de l’épuiser, du moins de m’y enfoncer assez profondément pour en tirer une présentation vraiment satisfaisante.

Mais il y a plus. Pour parler d’Orion’s Arm, il faut d’abord le découvrir, et cette découverte est aussi, avant tout même, une expérience très personnelle. Non pas seulement au sens banal où toute lecture engage une subjectivité, mais parce que l’objet ne propose aucun trajet unique, aucune entrée vraiment obligatoire, aucun fil narratif chargé d’organiser l’ensemble pour le lecteur. Chacun y entre par un point différent, par fragments, par détours, par curiosité successive. On suit des liens, abandonne des pistes, en ouvre d’autres. Chacun y trace donc son propre chemin et finit par composer sa propre carte provisoire de l’univers.

C’est pourquoi on ne peut probablement en avoir qu’une vision partielle et parcellaire. Non seulement parce que l’ensemble est immense, mais parce que personne n’y suit exactement le même parcours. Tel lecteur commencera par les archailects, tel autre par les mégastructures, la chronologie… Ce que l’on retient d’Orion’s Arm dépend autant de ce que le site contient que de la manière dont on s’y est perdu.

Les erreurs, omissions, oublis et mauvaises interprétations menacent alors de s’accumuler. Non qu’Orion’s Arm soit confus faute d’ordre ; il l’est plutôt par excès d’ordre, par prolifération de classements, de niveaux, de renvois, de corrections, de couches successives. Sa confusion est inhérente à son ambition même : faire tenir ensemble, dans une encyclopédie évolutive et collective, dix mille ans d’histoire future, des centaines de concepts, de peuples, de technologies, de lignées posthumaines et de civilisations.

Orion’s Arm n’est pas seulement un univers de SF, c’est une forme littéraire numérique encyclopédique, collaborative et posthumaniste, où le worldbuilding devient l’œuvre elle-même. Lancé au début du millénaire et centré sur une histoire future de plus de 10 000 ans, le site se présente comme un « collective hard science fiction world building endeavor », un décor commun pour récits, images, jeux de rôle et spéculation transhumaniste. Il insiste sur la hard science, les technologies plausibles, le développement culturel réaliste, l’exobiologie et une chronologie très longue.

Le cœur du projet est l’Encyclopaedia Galactica, une pseudo-encyclopédie interne à l’univers qui ne sert pas seulement d’appendice : elle est la forme dominante de l’œuvre. Le lecteur entre dans Orion’s Arm comme dans une base de données fictionnelle, non comme dans un roman linéaire. Le site indique d’ailleurs que l’Encyclopaedia Galactica ne sert pas seulement d’appendice ou de complément documentaire : elle constitue la forme dominante du projet. La majorité du worldbuilding d’Orion’s Arm passe par des notices encyclopédiques plutôt que par des récits linéaires.

Historique, contexte et nature du projet

Concrètement, la naissance opérationnelle a lieu le 6 juin 2000 : Kazlev et Donna Malcolm Hirsekorn fondent alors le « Orion’s Arm Writing Group », dans un premier temps sous forme de liste de discussion (avec un site hébergé sur le serveur Kheper). À l’origine, il ne s’agissait pas encore d’une encyclopédie collaborative, mais d’un projet de roman ou de scénario télévisé, mêlant aventure spatiale et transhumanisme.

Ce point est important : l’ambition initiale répond à une certaine frustration à l’égard du space opera classique. Kazlev voulait imaginer un space opera plus rigoureux scientifiquement, moins dépendant des facilités habituelles du genre : voyages supraluminiques banalisés, planètes toujours habitables, extraterrestres trop humains, technologies extraordinaires coexistant avec des sociétés restées psychologiquement et socialement proches du présent. Le projet naît donc d’un double désir : conserver l’ampleur imaginative du space opera, mais le soumettre à une logique transhumaniste et hard SF plus exigeante.

Un autre élément fondateur est la question de la Singularité technologique. Pour Kazlev, une difficulté majeure du space opera post-singularité est que si toutes les intelligences “ascendent” collectivement vers des formes posthumaines ou divines, il ne reste plus vraiment d’espace pour l’aventure humaine. Sa solution n’est pas d’annuler la Singularité, mais d’imaginer qu’elle ne concerne pas tout le monde de la même manière : certaines intelligences deviennent quasi divines, tandis que des humains ordinaires et d’autres sophontes continuent d’exister dans les interstices de cet ordre posthumain. On voit ici apparaître très tôt ce qui deviendra l’un des grands principes d’Orion’s Arm : un univers dominé par des puissances post-singularité, mais où les êtres de niveau humain conservent une place narrative et existentielle.

Le projet devient rapidement collaboratif. Kazlev explique avoir été frappé par le fait que les fans d’une franchise de science-fiction sont souvent plus imaginatifs et plus rigoureux que les scénaristes officiels ; de là vient l’idée d’un univers partagé où les amateurs contribueraient eux-mêmes au matériau fictionnel.

On peut également citer Bernd Helfert, graphiste allemand arrivé très tôt, dont le travail visuel a défini le “look” distinctif des premières années d’Orion’s Arm. Son rôle est utile à mentionner, parce qu’il rappelle qu’Orion’s Arm n’est pas seulement une masse textuelle : dès le départ, le projet s’accompagne d’une identité visuelle, d’images, de cartes, de représentations de mondes, de machines et de civilisations.

Le tournant décisif intervient très vite, dès la fin du mois de juin 2000 avec l’arrivée d’Anders Sandberg. Le site parle explicitement d’une “Sandbergian Era”, une période d’environ dix-huit mois à partir du 26 juin 2000, durant laquelle Sandberg apporte une quantité considérable de matériaux. Ses contributions étoffent l’ossature imaginée par Kazlev et donnent une grande partie de la forme actuelle de l’univers. C’est à ce moment que le projet bascule réellement : le roman ou le scénario télévisé initial s’efface progressivement au profit d’une entreprise de worldbuilding autonome.

Ce glissement est essentiel : plus l’univers devient riche, plus il devient difficile de le réduire à une seule intrigue. Le site explique que, devant l’ampleur prise par la construction du monde, le scénario original est progressivement abandonné. Orion’s Arm devient alors de plus en plus un pur projet de worldbuilding hard SF transhumaniste. Autrement dit, le projet n’a pas simplement accumulé des annexes autour d’une histoire : il a laissé le monde absorber l’histoire.

Le passage à l’Encyclopaedia Galactica est lui aussi lié à des problèmes très concrets de gestion du canon. Les révisions devenaient un problème majeur et Anders Sandberg préférait conserver un canon stable, tandis que Kazlev voulait continuer à réviser et augmenter les contenus. Le compromis trouvé fut précisément l’Encyclopaedia Galactica, inspirée notamment par l’encyclopédie galactique d’Asimov (cycle de Fondation), la Galactic Library liée à David Brin (cycle de l’Élévation) et l’Encyclopaedia Galactica de GURPS (Generic Universal RolePlaying System). C’est un moment clé : l’encyclopédie naît comme solution éditoriale à la croissance incontrôlable du monde.

L’histoire d’Orion’s Arm est celle d’un déplacement progressif : d’un projet de roman ou de scénario vers un univers partagé, puis d’un univers partagé vers une encyclopédie fictionnelle collaborative. Ce déplacement n’est pas secondaire, il définit la nature même du projet. Orion’s Arm devient ce qu’il est au moment où le monde cesse d’être le décor d’une histoire pour devenir l’objet principal de l’écriture. Aujourd’hui, le site est maintenu par une équipe communautaire organisée autour d’un OA Board.

Une hard SF encyclopédique : la science comme grammaire du monde

Orion’s Arm est particulièrement intéressant parce qu’il radicalise la logique de la hard SF. Il ne se contente pas d’intégrer des concepts scientifiques à des intrigues, il construit un monde où la plausibilité scientifique fonctionne comme protocole d’écriture, critère de validation communautaire et règle de cohérence interne.

Dans la FAQ, les responsables expliquent que le projet cherche à maintenir un réalisme scientifique en biologie, technologie, économie, physique et société, tout en acceptant certaines extensions spéculatives, comme les trous de ver. Ils soulignent aussi l’importance de « running the numbers » : si la lumière met dix jours à franchir une distance, le récit doit respecter cette durée.

Orion’s Arm n’est pas de l’ultra-hard SF, mais une hard SF spéculative. Le site accepte des concepts très avancés (mind uploading, IA posthumaines, monopôles magnétiques, wormholes, nanotechnologie, megastructures…) mais exige qu’ils soient articulés à une rationalité interne.

On peut l’analyser avec la notion de substrat spécialisé de la hard SF : Marion Pujalte et Anthony Saber soulignent dans la revue ReS Futurae1Marion Pujalte et Anthony Saber, “Le substrat spécialisé de la ‘hard science fiction’ au miroir de la fiction à substrat professionnel : essai de caractérisation”, ReS Futurae, n°19, 2022. que la hard SF repose sur une forte densité de contenus disciplinaires, un désir de vulgarisation, une esthétique descriptive et le rôle moteur des savoirs spécialisés dans la fiction. Le projet pousse cela à l’extrême : le substrat spécialisé n’est plus seulement au service d’une intrigue, il devient la matière principale de l’expérience de lecture.

On peut également rapprocher cette analyse de celle de Kathryn Cramer2Cramer, Kathryn. « Hard Science Fiction ». Dans Edward James et Farah Mendlesohn dir., The Cambridge Companion to Science Fiction, Cambridge University Press, 2003, p. 186-196., qui présente la hard science fiction comme la forme de SF la plus orientée vers la science et rappelle que son critère distinctif ne tient pas seulement à la présence de contenus scientifiques, mais à une attitude de rigueur face aux faits, aux contraintes et aux conséquences. De ce point de vue, Orion’s Arm radicalise la hard SF : il transforme cette attitude en règle collective de construction du monde.

Une œuvre sans centre narratif : l’encyclopédie comme forme littéraire

La singularité d’Orion’s Arm tient à ce que le récit est secondaire par rapport à l’architecture du monde. Le site propose bien des nouvelles, des livres et des e-books, mais le centre de gravité demeure l’Encyclopaedia Galactica et ses entrées : civilisations, technologies, lignées posthumaines, astropolitique, espèces artificielles, biosphères, méga-ingénierie, toposophie.

Il faut donc analyser Orion’s Arm comme une fiction encyclopédique ou même une xéno-encyclopédie : un monde donné à lire par fragments, définitions, taxonomies, notices historiques et articles techniques. C’est moins un cycle de récits qu’un appareil de production du possible. Son plaisir de lecture vient de la découverte conceptuelle, de la cohérence systémique et du vertige classificatoire, plus que de l’identification à des personnages.

Orion’s Arm peut faire penser à certaines fictions borgésiennes qui développent un goût pour des bibliothèques imaginaires, des livres inexistants, des classifications vertigineuses et des mondes produits par des dispositifs textuels. Dans “Tlön, Uqbar, Orbis Tertius”, par exemple, un monde fictif finit par acquérir une consistance presque réelle à travers ses encyclopédies, ses langues, ses systèmes philosophiques et ses objets savants. La parenté avec Orion’s Arm tient à cette idée : un univers peut être moins raconté que documenté, et cette documentation peut devenir la forme même de la fiction.

Le rapprochement avec Stanisław Lem est également pertinent, surtout si l’on pense à ses pseudo-recensions, préfaces et textes para-encyclopédiques, comme ceux de “A Perfect Vacuum” ou “Imaginary Magnitude”. Lem y invente des livres, des traités, des systèmes intellectuels entiers, non pas en les écrivant directement, mais en en produisant les résumés, les commentaires, les introductions ou les traces critiques. Là encore, le plaisir de lecture ne vient pas seulement d’une intrigue, mais d’un jeu spéculatif avec des formes savantes : résumé, notice, préface, hypothèse, classification.

On peut également penser à certains wikis de mondes fictionnels ou de fandoms : Wookieepedia pour Star Wars, Memory Alpha pour Star Trek, Tardis Wiki pour Doctor Who, ou encore les multiples wikis consacrés aux jeux vidéo, aux mangas et aux univers partagés. Ces espaces montrent comment la culture contemporaine a pris l’habitude de traiter les fictions comme des bases de données : chronologies, personnages, technologies, lieux, espèces, variantes de canon, contradictions, révisions. Mais Orion’s Arm se distingue d’eux sur un point crucial : il ne documente pas après coup une œuvre narrative préexistante ; il produit directement son monde sous forme documentaire.

Enfin, il serait difficile de ne pas citer des projet comme la “Fondation SCP (Secure, Contain, Protect)3voir l’excellente vidéo de la chaîne ALT 236 ci-après ou encore “The Backrooms4voir l’excellente vidéo de la chaîne ALT 236 ci-après dont la proximité avec Orion’s Arm tient moins aux thèmes qu’à la forme collaborative et pseudo-documentaire. Ces univers sont organisés autour de notices, de rapports, de classifications et d’archives décrivant des objets, lieux, niveaux, entités ou phénomènes anormaux. Comme Orion’s Arm, ils transforment la fiche documentaire en forme littéraire à part entière. La différence est toutefois nette : la Fondation SCP relève surtout d’une bureaucratie imaginaire du confinement, tandis que The Backrooms privilégie l’exploration et la cartographie d’un espace labyrinthique. Dans les deux cas, on reste du côté de microfictions (horrifiques ou fantastiques) relativement autonomes, là où Orion’s Arm cherche à construire une histoire future cohérente, hard SF, posthumaniste et galactique.

Dans la 2ème partie de cet article (à venir), nous aborderons ce qui constitue sans doute le cœur idéologique du projet : son rapport au transhumanisme, au posthumanisme et à la politique de l’intelligence.

Car Orion’s Arm ne se contente pas d’imaginer des technologies futures ; il imagine un univers où l’humain ordinaire n’est plus la forme dominante de conscience. Les véritables puissances y sont des intelligences artificielles, postbiologiques ou posthumaines, parfois si avancées qu’elles deviennent presque incompréhensibles pour les êtres de niveau humain.

Visiter le site du projet Orion’s Artm

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