Il y a quelques mois j’ai lu plusieurs chapitres de la thèse de Julien Wacquez, sociologue spécialisé dans la littérature de science-fiction et ses différentes implications pour les scientifiques. Ses écrits ont été publiés dans des revues reconnues telles que Gradhiva (anthropologie de l’art) et Modern Language Notes (littérature comparée). En 2019, il a été co-éditeur d’un numéro de la revue Socio. Depuis 2014, il est rédacteur en chef de la revue numérique Angle Mort, lauréate en 2018 du prix de la « meilleure revue européenne de science-fiction de l’année » décerné par la European Science-Fiction Society.

Sa thèse, L’Horizon des possibles planétaires : dynamiques et glissements de frontières entre science et science-fiction (2020) explore la spécificité de la science-fiction dépassant la simple considération de genre littéraire. En mettant en lumière l’efficacité épistémique des récits de science-fiction, sa recherche souligne leur navigation habile entre crédibilité scientifique et spéculations audacieuses. Focalisée sur l’expansion de l’empire humain dans l’espace, thème central partagé entre la « Hard Science Fiction » (hardSF) et l’astrophysique, son étude dévoile une interaction étroite entre écrivains et scientifiques. Ces deux mondes se lisent, se critiquent, se répondent, et collaborent pour repousser les limites du possible, remettant en question nos perceptions de la réalité. Cette exploration révèle une dynamique de rétroaction profonde entre science-fiction et science, offrant une réflexion sur l’avenir et l’évolution de nos sociétés face aux bouleversements environnementaux contemporains.

Un chapitre de sa thèse m’a tout particulièrement intéressé. Je vais essayer d’en faire un résumé, en espérant que ça vous donnera envie d’en lire plus. Je précise, s’il est besoin, qu’il s’agit d’une interprétation personnelle des écrits de l’auteur. N’ayant jamais rencontré ce dernier et n’ayant lu qu’une partie de sa thèse, il se peut donc qu’il ait voulu dire tout à fait autre chose.

« Le poids grammatical de la preuve : la science ne peut être que science-fiction »

« Le monde est grand, plus grand que notre expérience,
il est composé d’une poignée de faits et de tout un univers de possibilités »
Karel Čapek, Le Météore, 1975

Dans le 2ème chapitre de sa thèse, Julien Wacquez a abordé la position « ambiguë » de Bruno Latour concernant la fiction. Ce dernier utilise des stratégies fictionnelles dans ses comptes-rendus d’enquêtes sociologiques, mais il maintient une certaine distance vis-à-vis des récits de fiction, particulièrement de la science-fiction. Julien ‘s’intéresse aux raisons pour lesquelles Latour choisit d’écrire la sociologie en utilisant des procédés fictionnels. Cette posture spécifique vis-à-vis du langage et de la fiction se révèle dans les premières publications de Latour dans le domaine de la sociologie des sciences.

Julien se base principalement sur un article coécrit par Latour en 1977 avec Paolo Fabbri et sur un ouvrage rédigé en collaboration avec le sociologue britannique Steve Woolgar. Ils soulignent que l’écriture scientifique ne se limite pas à transmettre de l’information de manière neutre, mais elle agit activement en transformant cette information, lui conférant valeur et crédibilité. Dans le livre de Latour et Woolgar, il découvre également une ethnographie d’un laboratoire de neuroendocrinologie, présenté comme un lieu de production d’« inscriptions littéraires ». Cette approche dévoile les coulisses de la pratique scientifique, mettant en lumière le rôle crucial de l’écriture dans la construction des énoncés scientifiques, du plus hypothétique au plus factuel. En suivant cette approche, Latour et Woolgar révèlent que les énoncés scientifiques ne se réfèrent pas uniquement à une réalité objective, mais sont aussi des « inscriptions littéraires » liées à l’activité du laboratoire, aux documents produits et au travail des chercheurs, impliquant une certaine subjectivité humaine et contribuant à la constitution de la réalité scientifique.

L’activité scientifique et l’organisation sociale du laboratoire dans son ensemble sont, d’après les auteurs, tendues vers ce seul objectif : la publication d’articles dans des revues à comité de lecture. En mettant l’accent sur cette dimension à première vue banale de la vie du laboratoire, Latour et Woolgar visent à montrer que sans écriture il ne pourrait pas y avoir de science ni de connaissances « objectives ». D’où la familiarité que nous identifions ici entre leur travail et cette conception du langage comme participant pleinement de la constitution de la réalité, plutôt que d’une autre comme ne faisant que la représenter.

Quand la fiction teste les frontières du réel

Après cette introduction en 2 grands chapitres consacrés à la lecture de la sociologie des sciences de Bruno Latour — en particulier à travers L’analyse du discours peut-elle montrer quelque chose de nouveau à propos de la science ? (1977) et Laboratory Life: The Construction of Scientific Facts (1979) — Julien suggère que les œuvres de science-fiction attribuent une vie concrète à l’inexistant, rendent possible ce qui est habituellement considéré comme impossible et traitent l’extraordinaire de manière ordinaire, en particulier dans les récits de la « Hard Science Fiction » (HardSF), qui ambitionnent une « rigueur » scientifique.

L’hypothèse fondamentale de l’auteur se concentre sur la capacité d’une œuvre de science-fiction à persuader de son réalisme. Cette épreuve de réalisme engage le lecteur dans une quête pour délimiter le réel et l’irréel, la fiction et la réalité, la littérature et la science. Cela implique également une remise en question continue de ces frontières, les rendant potentiellement renégociables et jamais totalement stables.

L’auteur souligne la nécessité de travailler sur la matérialité des textes eux-mêmes et de considérer les œuvres comme source et ressource pour l’action, nécessitant ainsi une sociologie de la réception pour comprendre l’impact des œuvres sur les lecteurs et leur capacité à influencer les actions ou opinions.

Pour illustrer ces propositions conceptuelles et méthodologiques, l’auteur revient sur une étude de cas, le roman « Mission of Gravity » de Hal Clement, examinant les critiques publiées dans des magazines spécialisés de science-fiction en 1954. Les analyses de cinq critiques réputés mettent en lumière l’importance accordée à la dimension scientifique du récit dans leurs évaluations respectives de l’œuvre de Clement.

Une fiction plus « scientifique » que la science

« La vérité est une affaire d’imagination. »
Ursula K. Le Guin – The Language of the Night

A travers ses analyse, Julien met ainsi en évidence une situation singulière où la rigueur scientifique devient le principal critère d’évaluation esthétique d’un roman de science-fiction. L’originalité du roman est saluée non pour sa créativité pure, mais pour sa capacité à présenter un monde fictif en cohérence avec les lois de la physique, selon une logique interne cohérente et compatible avec les savoirs scientifiques du moment. Ce que les critiques valorisent, c’est moins l’invention que sa légitimité scientifique : le texte fictionnel devient crédible parce qu’il anticipe les exigences d’une lecture informée par les sciences.

Ce retournement des critères — où la fiction est jugée plus rigoureuse que la science elle-même — révèle un déplacement du réalisme : il ne s’agit plus de ressembler au monde connu, mais de répondre aux conditions d’une plausibilité scientifique internalisée par la fiction. La science-fiction devient ainsi un espace de test où des hypothèses sur la vie extraterrestre peuvent être expérimentées par le récit, dans un régime de preuve proprement narratif.

Ce que Wacquez met en lumière ici, c’est le rôle actif des critiques et des lecteurs comme opérateurs d’une « épreuve de réalisme », qui stabilise temporairement les frontières entre science et fiction. Cette dynamique donne à la science-fiction une fonction épistémique : non seulement elle imagine, mais elle sélectionne, hiérarchise, et crédibilise des possibles, en dialogue constant avec les régimes de savoirs scientifiques.

Science‑fiction comme connaissance et non comme simple métaphore

J’aime et j’ai toujours défendu l’idée que la science‑fiction n’est pas seulement référence à la science ou à une espèce de théâtre d’imaginaires audacieux, mais qu’on puisse la considérer comme un dispositif cognitif, un lieu où la connaissance se construit, se teste, se met à l’épreuve dans ses propres conditions.

Science fiction […] writes about what is neither impossible nor possible;
the fact is that, when the question of possibility comes up in science fiction,
the author can only reply that nobody knows.
We haven’t been there yet. We haven’t discovered that yet. Science fiction hasn’t happened. »
— Joanna Russ, To Write Like a Woman: Essays in Feminism and Science Fiction (1995)

Philosophiquement, cela rejoint les nombreux travaux en épistémologie qui montrent que la fiction participe à la construction de connaissances. Dans certaines lectures, la cognition narrative n’est pas séparée de la production de savoirs : la science-fiction y est abordée comme un espace de modélisation cognitive, capable d’interroger les conditions mêmes de la connaissance. L’article « Epistemology and Language of Science Fiction » de Gaiane Muradian et Shushanik Paronyan (2023) souligne ainsi que la compréhension des récits de science-fiction engage une épistémologie implicite du langage et de la lecture. Dans un autre registre, les travaux autour de la « science-in-fiction », initiés par Carl Djerassi, montrent que des récits fictionnels peuvent transmettre, manipuler ou interroger des contenus scientifiques effectifs, en les soumettant à des régimes de preuve narratifs. Les études comme celles de Ritch Calvin sur la science-fiction féministe, ou celles sur Stanisław Lem, me viennent également à l’esprit car ils insistent sur la capacité de la fiction à produire une critique des régimes de savoir dominants et à proposer des formes alternatives de rationalité, de modélisation ou d’expérimentation.

Philosophiquement, cela rejoint des travaux en épistémologie qui montrent que la fiction participe activement à la production de savoirs. Dans certaines lectures, la cognition narrative n’est pas séparée de l’épistémè : la science-fiction devient un espace de modélisation, où les récits servent de bancs d’essai aux structures mêmes de la connaissance. Voici ceux qui me viennent à l’esprit, mais il y en a beaucoup d’autres :

Loin d’être un simple reflet du savoir institué, la science-fiction apparaît comme un opérateur épistémologique à part entière. Elle déplace la question de la vérité vers celle de la preuve — c’est-à-dire vers les formes que prend l’énonciation du savoir. Cette perspective prolonge ce que Julien Wacquez appelle l’“épreuve de réalisme” : non comme conformité au réel, mais comme dispositif qui interroge les modalités de sa construction. Autrement dit : la science ne peut être que science-fiction.